Plus que la peur (justifiée) de l'ultra-libéralisme, c'est le désir
irréfléchi de "beauté" (en termes moins élégants : une pulsion scopique) qui
a mené le monde du théâtre - amateurs et programmateurs - là où il est
aujourd'hui : aux portes de la Grande Bêtise, dans les cathédrales
criminogènes et sucrées d'un Sulpicianisme qui utilise sans vergogne les
codes esthétiques fascistes. Sans vergogne - loin d'être devenu cynique (les
gens de théâtre se défendent avec de plus en plus de véhémence de tout
"cynisme", de toute "ironie", cf. les propos de Jan Fabre, parmi tant
d'autres), le monde du théâtre semble simplement ne plus être en mesure de
repérer, de percevoir, de soupçonner l'entreprise de destitution de
l'intelligence qui s'opère sous ses yeux ébahis ces dernières années, en
particulier grâce aux spectacles de Roméo Castellucci (même s'il n'est pas
le seul en cause et si la cohérence idéologique de l'époque apparaît à
présent clairement). Dans ce monde où l'exploitation d'un patrimoine
immuable tient souvent lieu de réflexion, ce qui s'absente c'est un discours politique conscient : ce qui se dissimule derrière la véhémence de la dénégation
(cynisme, ironie), c'est la mise au placard de toute distanciation critique
(qui ne semble être présente que dans quelques rares spectacles, comme ceux
de Sophie Perez et Xavier Boussiron, cf. leur très personnel Lorenzaccio,
"Laisse les gondoles à Venise", Chaillot, mai 2005). Les spectateurs de
théâtre veulent juste jouir par les yeux, n'importe
comment et de n'importe quoi - pourvu que ce soit "beau".
Avignon 2005 est aux mains des scénographes. Mais le monde de l'art et les
écoles d'art sont de plus en plus aux mains des graphistes et des
décorateurs, après tout. Lorsque ces scénographes se doublent de metteurs en
scène et de lecteurs, le travail se poursuit (Hubert Colas, Jean-François
Sivadier); lorsque le scénographe est seul en scène et qu'il a perdu son
cerveau dans les coulisses (Fabre, Castellucci), c'est l'horreur. Penser
"dénoncer" le fascisme en utilisant ses codes esthétiques, ce n'est pas
seulement faire preuve d'une grande naïveté ou d'une insondable bêtise,
c'est imposer aux spectateurs l'Ignoble en images et en sons, c'est afficher
l'ignominie en la couvrant. TOUT ce qui fait l'ordinaire de la délectation
des tyrans et de ceux qui votent pour eux est utilisé par Castellucci
(drapeaux, créatures magnifiques et bottées,
instrumentalisation des enfants, armes à feu, symbolique indigente, etc).
Les spectateurs de théâtre sont bluffés quand ils voient le canon d'un char
se diriger sur eux. Bien. Somme toute, les premiers spectateurs de cinéma
s'enfuyaient quand le train entrait en gare de La Ciotat. Les professionnels
de théâtre sont bluffés par le professionnalisme de Castellucci, par son
"inventivité". C'est vrai qu'il a un remarquable éclairagiste et qu'il sait
créer des effets grâce à des tissus, comme Coco en son temps ou Poirier le
couturier. Castellucci transporte les spectateurs de théâtre au cinéma et,
on l'aura compris : c'est tout ce dont ils rêvent. Le spectateur de théâtre
se force à aller au théâtre. Il préfèrerait, de loin, être au cinéma, et
c'est ce que Castellucci nous montre - et lui offre. La "mémoire" de
Castellucci est cinématographique - elle est hantée par les premiers films
de Lars Von Trier (Epidemic), par ceux de Sharunas Bartas, par les bandes
son et les lumières crépusculaires et nunuches des mauvais Sokhourov.
Castellucci fait la synthèse en direct de ce que les "pays de l'Est" ont à
nous donner de plus con (mysticisme simpliste et amour des gourous). Il n'y
a pas à s'étonner que le cirque et le théâtre de rue connaissent un tel
succès en France : on ne note plus que la prouesse technique ou physique
(cf. la fin de l'Histoire des Larmes); le monde du théâtre travaille à faire
pousser des oh ! et des ah ! à des spectateurs rendus de plus en plus
ignares et abrutis par ceux-là même qui devraient provoquer - non leurs
pulsions les plus basses mais leur intelligence (il est vrai qu'on a
remplacé dernièrement ce mot par le mot "âme", plus idéologiquement
correct). Faire entrer le "spectacle visuel", la danse, la musique, à
Avignon 2005, était apparemment vécu par les organisateurs comme une "grande
ouverture" et presque une provocation; mais QUELLE danse ? QUELLE musique ?
QUELLE performance ? En guise d'ouverture, on a droit au retour du body art
dans sa version chair à pâté (abondance de corps nus et sanglants) et aux
pauvres restes d'un Beuys déjà symboliquement besogneux en son temps (cf. le
nombre considérable de lapins visibles dans la cité des Papes en ce mois de
juillet). Le monde du théâtre est de toute façon si ignorant de ce qui se
passe à l'extérieur de sa cour et de son jardin qu'il oublie de confier le
texte de présentation de son catalogue, pour la performance, à un véritable
spécialiste. Le monde du théâtre est, en cela
(l'ignorance), efficacement secondé par une presse qui n'a, non plus, ni
vergogne, ni regard. Ou sinon, comment expliquer que les Inrockuptibles,
dans son supplément avignonnais, choisisse comme intertitre cette phrase de
Jan Fabre : " Il faut que l'art ne se préoccupe aucunement de politique,
qu'il soit élitaire et beau, qu'il "extrémise" les gens " ? Comment
expliquer le compte-rendu du "Berlin" de Castellucci dans le Monde,
essentiellement descriptif et laissant au seul Castellucci la responsabilité
de ce qu'il montre (en gros, "c'est son choix"), sans prendre soi-même la
responsabilité de dire ce qui est montré (car les spectacles de Castellucci
sont toujours des discours - structurés, linéaires - chronologique, en ce
qui concerne "Berlin", fable facile à suivre parce qu'académiquement
construite) ? Le théâtre est en difficulté et il faut, certes, le soutenir,
y ramener un public; mais à quel prix ?
| Parutions | Excitations | Poèmes & fictions | Apparitions | Auteurs | Liens | Citations | Célébrations | Auditions |
