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Sitaudis.com / Excitations / Il faut aussi parler du Donguy de Jean-Pierre Bobillot

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Il faut aussi parler du Donguy [11/01/2008]

Remarquable travail d’édition, malheureusement gâché (dès le titre) par la médiocrité volontiers fautive —et prétentieuse— de son auteur, même. Et l’« histoire parallèle de la poésie au XXe siècle », que ça voudrait être, reste à faire…
L’inconséquence argumentative se manifeste par l’abondance de chevilles telles que : « on peut parler aussi de… », « il faut aussi évoquer… » (il s’agit, p.313, de John Cage : juste après… Jacques Donguy !), permettant de juxtaposer tout et n’importe quoi, pour n’importe quelle raison ou absence de raison : ainsi, le sempiternel Coup de Dés (promu une fois pour toutes au rang de référence absolue) et tout ce qu’on veut, qui s’en trouve alors miraculeusement légitimé —y compris, pourquoi pas ? le sempiternel Tag-Surfusion de… Jacques Donguy (lequel s’auto-célèbre dès l’illustration de couverture) !
Mallarmé, quant à lui, serait bien surpris d’apprendre (p.8) qu’il était « sensible aux typographies de la presse de l’époque » —lui, qui méprisait tant « l’universel reportage » et citait « la quatrième page des journaux » comme repoussoir à toute poésie—, et qu’il « annonçait dans le Coup de Dés le naufrage d’un savoir qui ne passe que par le livre » —lui, qui ne rêvait précisément que du « Livre »… Non, celui qui a pensé la mutation médiologique, menant de la typosphère à la phono-photosphère, et qui à partir de là, a su anticiper les grandes directions des « poésies expérimentales » à venir (poésie scénique, poésie phonatoire, poésie enregistrée…), ce ne pouvait être Mallarmé —lui, qui rêvait d’un « poème dégagé de tout appareil du scribe » : ce fut Apollinaire —ce « devin médiologique » que saluait Régis Debray—, comme je le montre dans mon article, « La Voix réinventée » (Histoires littéraires n°28, décembre 2006)…
Du reste, la 1re phrase de la 1re partie (p.13) donne le ton : « Dans ce creuset théorique de la fin du XIXe siècle [quel « creuset » ?] où il faudrait chercher [que ne l’a-t-il fait ?] les sources des avant-gardes du début du XXe siècle, on peut évoquer [pourquoi pas ?] le zutiste Charles Cros (mort le 9 août 1888) [on se demande à quoi sert, ici, cette précision…], fondateur des Hydropathes (1878) [faux : c’est Émile Goudeau ; mais il fonda successivement les deux cercles Zutistes (1871, 1883) et fut un assidu tant du Chat noir que des Hydropathes, comme il l’avait été des Vilains Bonshommes : point, certes, un théoricien, mais un maillon capital de cette « lignée oubliée » que retrace l’excellent ouvrage éponyme de Marc Partouche (Al Dante, 2004), que l’auteur a sans doute « oublié » de consulter ; de plus, il faudrait expliquer en quoi les Hydropathes peuvent, effectivement, être considérés comme l’une de ces « sources »], inventeur par ailleurs du phonographe [l’un des deux inventeurs, faudrait-il préciser, avec Edison qui, ayant construit et commercialisé l’appareil, l’éclipsa] et auteur d’une Étude sur les moyens de communication avec les planètes (1869) [n’y aurait-il pas « par ailleurs » d’autres choses à dire sur Charles Cros, plus en rapport avec le sujet ?], évoquer aussi [qu’est-ce à dire ?] Henri Barzun [« ce creuset théorique de la fin du XIXe siècle » est-il si pauvre qu’ayant mentionné le seul Charles Cros, on doive aussitôt aller « chercher les sources des avant-gardes du début du XXe siècle » dans lesdites avant-gardes elles-mêmes ? ou croit-il que Barzun appartient à « la fin du XIXe siècle » ?], qui a fondé l’École Orphique [il n’y a jamais eu d’« École Orphique », tout juste un concept d’« art orphique » (concrétisé dans son Universel Poème, aussi intitulé Orphéide), qu’Apollinaire lui contesta, et qui donna son nom à l’Orphic Art Center que Barzun fonda, bien plus tard, à New York], ainsi que Nicolas Beauduin, créateur du simultanéisme », etc.
Affirmation tout à fait fantaisiste, le simultanéisme étant —comme Dada— une invention collective, dans laquelle Barzun joua un rôle proéminent (mais sous diverses appellations, dont celle de « dramatisme »), et revendiquée par plusieurs tout au long d’une querelle à laquelle Apollinaire tenta d’apporter le dernier mot, en l’attribuant à Jules Romains (répétition à plusieurs voix de L’Église , 1908 ou 1909) ; quant à Beauduin, promoteur du « paroxysme », il inventa (comme chacun d’eux) sa propre version du simultanéisme : le « poème synoptique ». Tout cela est bien connu, depuis l’ouvrage fondateur du regretté Léon Somville, Devanciers du Surréalisme (Droz, 1971) et la précieuse synthèse d’Isabelle Krzywkowski, Le Temps et l’Espace sont morts hier (L’Improviste, 2006), qui auront ans doute échappé à la sagacité de notre auteur.
Mais il y a un peu plus que de l’ignorance, car Donguy ne peut plausiblement ignorer —sinon volontairement— ni le colloque que je co-organisai avec Bernard Heidsieck à Cerisy en 1999 et auquel il participa, ni mes propres travaux, en particulier s’agissant de Heidsieck (mais « on pourrait parler aussi », comme il dit, de René Ghil, qu’on voit trop bien qu’il n’a pas lu) : quoi qu’il puisse en penser —il a, naturellement, le droit de ne pas les aimer—, la moindre des choses, en particulier dans un travail qui revendique son origine universitaire, eût été de les mentionner (ça se fait !) : puisque le volume se termine sur une abondante phono-vidéo-bibliographie, et qu’il mentionne au fil des pages bien d’autres événements du même ordre, sans oublier bien sûr de préciser qu’il y participa…

Jean-Pierre Bobillot

 
 

Le commentaire de sitaudis.com

à propos du livre de Jacques Donguy Poésies expérimentales Zone numérique (1953-2007)
(Les Presses du réel, Dijon, 2007) : 400p., 30€.
Voir aussi l'article de Philippe Boisnard

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