Le sexe dans la littérature a un degré de toxicité remarquable, aujourd'hui.
Il est difficile d'exprimer le sens de l'intensité constatée dans
l'expérience érotique.
Je dis constatée avant de dire vécue, car rien ne prouve que l'on vive
l'intensité en question.
Il semble que tous ceux qui font l'amour, ou tous ceux qui désirent
physiquement aimer,
constatent la spéciale intensité en question. Maintenant, qui peut
verbaliser l'intensité,
l'extraordinaire intensité sans intérêt? C'est-à-dire : qui le peut
aujourd'hui, sans s'éloigner radicalement de l'amour? Qui peut en parler, en
écrire, sans punir l'expérience, la condamner à un enfer de mots convenus et
ineptes? Certains y parviennent à leur façon d'airain (Prigent), d'autres
avec une grâce bizarre (Marie-Laure Dagoit), d'autres encore dans le coeur
de la philosophie (Nancy). La liste n'est pas exhaustive.
Beaucoup ont envie de parler de la chose. Car ils savent qu'elle a une
qualité unique. Elle suscite une intensité sans intimité. Elle éloigne les
amants les uns des autres pour leur signifier le caractère unique et
résistant de l'objet du constat. En amour on constate l'intensité plutôt
qu'on ne la vit, et cela explique peut-être le désir de froide ou brutale
objectivité
dans l'écriture. Ceux qui parviennent à en écrire sont en apparence des
antipuritains, mais je crois qu'ils ont en vue une rigueur extraordinaire.
Ils ont pour but d'être intenses en permanence. Il va de soi que la méthode
de la "grâce" permet de ruser avec l'intensité.
Quant à moi, je n'ai d'autre solution que l'apparente méthode puritaine.
Mais
les fausses libérations suicidaires, les tranquilles destructions du simple
constat précieux dont j'ai parlé (le constat non vécu de l'extraordinaire
intensité, le fait de remarquer la tension d'une peau de l'amour),
autorisent à penser que, sorti de l'essentiel constat, le sexe est sans
intérêt. Car s'il permet de procréer, de délirer, de s'interroger, il faut
encore écrire. Si on veut écrire. Et l'écriture ne doit presque rien à ce
qu'on imagine avoir vécu. Occasion de dire que l'expérience de l'intensité
permet de jeter les bases d'une autre vie non encore vécue. Il y faut une
tête froide,
et l'art de négocier avec les poisons. Je n'ignore pas que la restauration
des religions ascétiques commande de vivre à Common Place ; mais à Common
Place on est empoisonné, condamné à s'interdire les beaux constats du
plaisir, à mourir à petit feu au titre du paradis.
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