La description d’un objet, ainsi tel coin de gazon au jardin public par ce jour
nuageux, s’inscrit sur le papier et dans une durée qui constate de considérables
variations dans les qualités, même sensibles, du modèle.
Variations imputables à l’obsolescence de l’objet, à son milieu et parfois à
moi-même, qui le contemple - d’où l’insistance de Ponge à Roanne : “En revenir
toujours à l’objet lui-même, à ce qu’il a de brut, de différent : différent en
particulier de ce que j’ai déjà (à ce moment) écrit de lui.” Je ne reviens pas
là-dessus : primo que tout objet, contre toute attente, connaît des variations
infinies, autorise des associations d’idées infinies qu’aucun texte n’épuise
(aussi la difficulté gît-elle moins dans la page blanche que dans l’art de se
taire au bon moment) ; secundo que l’écriture fige, dit une bonne fois et tait,
tue l’éros qui la motivait, d’où l’absurdité apparente de cette tâche qui sape
sa propre énergie.
Or,
cela admis, la notion même d’un “objet” posé là, jeté là devant nous comme
“différent”, justement, perd son sens car il ne m’apparaît reconnaissable que
dans la mesure où je me permets de négliger, par le choix arbitraire d’une
échelle temporelle humaine, tous les changements qui l’affectent, y compris de
mon fait (que je feins de me croire, donc, inoffensif, inopérant, absent). Si
au contraire je tiens compte de ces changements, alors l’objet m’apparaît
reconnaissable dans la mesure où il résiste grosso modo à toutes les influences
qui s’exercent sur (et en) lui.
Cette persévérance affecte le milieu dans lequel s’inscrit l’objet (y compris,
évidemment, la page), lequel s’avère à ce stade indissociable de son action.
Cette même action affectant le milieu se répercute ensuite sur “l’objet”
lui-même en tant qu’élément constitutif du milieu. (A ceux qui auraient
l’intention de décrire les actions plutôt que les objets, signalons que
l’ingéniosité humaine trouve presque toujours un emploi détourné, inattendu,
aux “objets”, aussi ces derniers ne possèdent-ils jamais une “action propre”
caractéristique).
Si l’on prend tout cela au sérieux (et tout de même, cela n’a rien de si
révolutionnaire du point de vue intellectuel), alors il faut admettre que la
langue française, qui distingue entre substantif et verbe, empêche toute
expression correcte d’un objet quelconque. Aussi faudrait-il (et il s’agirait
là d’un travail proprement pongien, poétique autant que scientifique, de
renouvellement de la langue dans une ressaisie d’elle-même par elle-même)
constituer une langue qui ignore cette différence grammaticale et où une phrase
comme “l’herbe pousse” pourrait s’exprimer d’un seul mot, à la fois substantif
et verbe. Remplacer le genre des mots par une distinction entre mots animés et
mots inanimés (ainsi en cheyenne), serait un premier pas hors du français vers
cette langue qui, peut-être, s’apparenterait plutôt au formalisme mathématique
de la physique quantique ?
On se figure à peine les difficultés à concevoir la grammaire d’une telle
langue. Tous nos réflexes intellectuels se crispent contre elle. En attendant,
il reste des exercices de rééducation. Par exemple, la suppression systématique
du verbe “être”, verbe insensé (si tout objet s’identifie à son action sur son
milieu et s’il varie constamment en fonction de son milieu, alors il “n’est”
jamais rien - tout au plus “devient”-il quelque chose). Autre exercice : dans
la mesure où il s’agit de décrire en vue d’un destinataire avec lequel l’auteur
s’efforce d’établir une entente, une connexion, un branchement,
alors
il faut peut-être renoncer, en poésie du moins, à exprimer notre tempérament le
plus intime et le plus original - lequel ne se “branchera” que sur quelques
lecteurs providentiels dotés, par un hasard extraordinaire, d’un tempérament
similaire au nôtre (et dans ce cas il ne serait plus tout à fait aussi
“original” que nous nous complaisons à le croire). Au contraire pourrait-on
soutenir que nos émotions, nos sensibilités “personnelles” n’intéressent
personne, et même les émotions “personnelles” d’un Rimbaud ou d’un Ponge
n’intéressent personne, que la poésie commence dans l’universel, quand “je” se
tait, - oui, quand “je” la boucle enfin cinq minutes !
Car après tout, quelle différence entre un humain quelconque, y compris
nous-même, et un objet quelconque ? Si en “moi” continuent de penser et de
réfléchir Rimbaud et Planck, Ponge et Spinoza, Morrison et Mandelbrot, mais
aussi mes camarades de maternelle, mes collègues actuels, mes parents ou mon
voisin de compartiment, mais aussi ce galet dans ma main, ce pépin d’orange
entre mes dents ou ce coin de gazon, alors je puis bien me concevoir comme la
résultante d’influences diverses sans rien d’original en lui. “Je” “n’est” pas
un autre - il “n’est” rien - il “n’est” pas.
Ces réflexions, comme vous l’imaginez, ne facilitent guère la recherche de “mon
ton” !
Mais pardonnez ce manifeste que devrait conclure un “voilà où j’en suis” d’une
bouffonnerie rare, évidemment.
| Parutions | Excitations | Poèmes & fictions | Apparitions | Auteurs | Liens | Citations | Célébrations | Auditions |
