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Sitaudis.com / Apparitions / Je dit sec de Jérôme Coudurier-Abaléa

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Je dit sec

La description d’un objet, ainsi tel coin de gazon au jardin public par ce jour nuageux, s’inscrit sur le papier et dans une durée qui constate de considérables variations dans les qualités, même sensibles, du modèle.

Variations imputables à l’obsolescence de l’objet, à son milieu et parfois à moi-même, qui le contemple - d’où l’insistance de Ponge à Roanne : “En revenir toujours à l’objet lui-même, à ce qu’il a de brut, de différent : différent en particulier de ce que j’ai déjà (à ce moment) écrit de lui.” Je ne reviens pas là-dessus : primo que tout objet, contre toute attente, connaît des variations infinies, autorise des associations d’idées infinies qu’aucun texte n’épuise (aussi la difficulté gît-elle moins dans la page blanche que dans l’art de se taire au bon moment) ; secundo que l’écriture fige, dit une bonne fois et tait, tue l’éros qui la motivait, d’où l’absurdité apparente de cette tâche qui sape sa propre énergie.

Or,

cela admis, la notion même d’un “objet” posé là, jeté là devant nous comme “différent”, justement, perd son sens car il ne m’apparaît reconnaissable que dans la mesure où je me permets de négliger, par le choix arbitraire d’une échelle temporelle humaine, tous les changements qui l’affectent, y compris de mon fait (que je feins de me croire, donc, inoffensif, inopérant, absent). Si au contraire je tiens compte de ces changements, alors l’objet m’apparaît reconnaissable dans la mesure où il résiste grosso modo à toutes les influences qui s’exercent sur (et en) lui.

Cette persévérance affecte le milieu dans lequel s’inscrit l’objet (y compris, évidemment, la page), lequel s’avère à ce stade indissociable de son action. Cette même action affectant le milieu se répercute ensuite sur “l’objet” lui-même en tant qu’élément constitutif du milieu. (A ceux qui auraient l’intention de décrire les actions plutôt que les objets, signalons que l’ingéniosité humaine trouve presque toujours un emploi détourné, inattendu, aux “objets”, aussi ces derniers ne possèdent-ils jamais une “action propre” caractéristique).

Si l’on prend tout cela au sérieux (et tout de même, cela n’a rien de si révolutionnaire du point de vue intellectuel), alors il faut admettre que la langue française, qui distingue entre substantif et verbe, empêche toute expression correcte d’un objet quelconque. Aussi faudrait-il (et il s’agirait là d’un travail proprement pongien, poétique autant que scientifique, de renouvellement de la langue dans une ressaisie d’elle-même par elle-même) constituer une langue qui ignore cette différence grammaticale et où une phrase comme “l’herbe pousse” pourrait s’exprimer d’un seul mot, à la fois substantif et verbe. Remplacer le genre des mots par une distinction entre mots animés et mots inanimés (ainsi en cheyenne), serait un premier pas hors du français vers cette langue qui, peut-être, s’apparenterait plutôt au formalisme mathématique de la physique quantique ?

On se figure à peine les difficultés à concevoir la grammaire d’une telle langue. Tous nos réflexes intellectuels se crispent contre elle. En attendant, il reste des exercices de rééducation. Par exemple, la suppression systématique du verbe “être”, verbe insensé (si tout objet s’identifie à son action sur son milieu et s’il varie constamment en fonction de son milieu, alors il “n’est” jamais rien - tout au plus “devient”-il quelque chose). Autre exercice : dans la mesure où il s’agit de décrire en vue d’un destinataire avec lequel l’auteur s’efforce d’établir une entente, une connexion, un branchement,

alors

il faut peut-être renoncer, en poésie du moins, à exprimer notre tempérament le plus intime et le plus original - lequel ne se “branchera” que sur quelques lecteurs providentiels dotés, par un hasard extraordinaire, d’un tempérament similaire au nôtre (et dans ce cas il ne serait plus tout à fait aussi “original” que nous nous complaisons à le croire). Au contraire pourrait-on soutenir que nos émotions, nos sensibilités “personnelles” n’intéressent personne, et même les émotions “personnelles” d’un Rimbaud ou d’un Ponge n’intéressent personne, que la poésie commence dans l’universel, quand “je” se tait, - oui, quand “je” la boucle enfin cinq minutes !

Car après tout, quelle différence entre un humain quelconque, y compris nous-même, et un objet quelconque ? Si en “moi” continuent de penser et de réfléchir Rimbaud et Planck, Ponge et Spinoza, Morrison et Mandelbrot, mais aussi mes camarades de maternelle, mes collègues actuels, mes parents ou mon voisin de compartiment, mais aussi ce galet dans ma main, ce pépin d’orange entre mes dents ou ce coin de gazon, alors je puis bien me concevoir comme la résultante d’influences diverses sans rien d’original en lui. “Je” “n’est” pas un autre - il “n’est” rien - il “n’est” pas.

Ces réflexions, comme vous l’imaginez, ne facilitent guère la recherche de “mon ton” !

Mais pardonnez ce manifeste que devrait conclure un “voilà où j’en suis” d’une bouffonnerie rare, évidemment.

Jérôme Coudurier-Abaléa

 
 

Le commentaire de sitaudis.com

Extrait d'une lettre à la rédaction de Sitaudis.

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