L'envie que l'on a tout de suite avec un film de Stéphane Bérard, c'est de
le soumettre à la critique cinématographique. De l'exposer tout comme l'a
été A bout de souffle en son temps à l'appareil critique cinématographique.
Face à un film réalisé par un artiste, je me suis longtemps demandé si les
éléments de théorisation dont nous disposons sur le cinéma en général (de
Bazin à Metz en passant par Labarthe) étaient appropriés. J'ai toujours été
perplexe, ensuite, sur la place de ces films d'artistes à l'intérieur, ou à
la périphérie du cinéma en général. Pour les trois films de Stéphane Bérard
Mortinsteinck, L'Écart, et Les Ongles noirs, aucune hésitation possible.
Je dis même que Stéphane Bérard est le seul à faire du cinéma aujourd'hui.
Paradoxe ou exagération ? Disons qu'il est un des seuls à réaliser des films
qui ont besoin de spectateurs et encore plus de la critique cinéphile pour
exister. La salle pleine et le critique prolixe sont le fait de films qui n'
en ont pas besoin. Les films de Cinéma ont déjà leurs spectateurs et leurs
critiques en eux-mêmes. Ils viennent fournis avec le film. En kit. Vous avez
la pellicule avec l'affiche et aussi avec le spectateur - l'âge, et le
nombre à 30 % d'erreur - et la critique du film - mitigée à 50 % entre les
bonnes et les mauvaises.
Stéphane Bérard est un artiste qui fait des films. Ils sont plusieurs
artistes à occuper ce terrain de la fiction ou du documentaire aux coté des
autres réalisateurs. Valérie Jouve avec Grand littoral et Ariane Michel avec
Après les pluies renouvellent, par exemple, le genre documentaire. Elles le
nourrissent d'expériences autres. Ces deux films ouvrent des esthétiques
différentes à ce genre fortement piloté par l'esthétique de l'entertainment
télévisuel. Ces deux films par exemple sont la preuve de l'existence d'un
documentaire contemporain. De son côté, Stéphane Bérard « fait preuve » de
Cinéma avec ses trois films. Je vais donc jouer ce rôle de critique pour
essayer d'apporter cette « preuve de cinéma ». Mais cela ne consiste pas en
une simple présentation de fait. La preuve est un raisonnement.
Reprenons tout au début. Stéphane Bérard artiste, écrivain, musicien et
cinéaste, a le respectueux désir de solliciter les « choses telles qu'elles
sont » pour reprendre l'expression de Rohmer au sujet d'Isou. Filmer les
choses telles qu'elles sont est un constat réjouissant de prendre la matière
du quotidien, sa femme Nathalie Quintane, ses amis Alexandre Gérard, Xavier
Boussiron, Jean Yves Jouannais, sa maison dans les Alpes, ses parents, sa
moto, sa montagne, son vélo, ses voyages pour ravitailler le film. Rohmer
parlait de Traité de bave et d'éternité d'Isidor Isou comme « une inquiétude...
tout ayant été détruit ou mis en question, il ne restât à l'art rien
dont il fit sa substance ». Constat passablement conservateur. Pour Bérard
prendre les choses telles qu'elles sont n'est plus une inquiétude mais au
contraire un acte libre de filmer ses alentours comme une semence noble de
son art. Son quotidien est la substance de ces films, comme le studio et les
stars sont la substance d'un film hollywoodien. Nathalie Quintane est son
Ava Gardner, Alexandre Gérard son Bébel le magnifique, sa planche de
skate-board son cheval pur-sang, sa Fiat Régata sa Cadillac décapotable, sa
vallée des Alpes son Grand Canyon. Tout n'est que fonctionnalité
équivalente. Chaque personnage ou chaque lieu des films de Bérard sont
exprimés dans leur plus simple représentation, simplifiée en une fonction.
Pureté et simplicité. Les personnages sont le beau mec, le méchant, la belle
blonde (avec perruque), le légionnaire, le videur de boîte de nuit, l'
artiste, la mère, sa femme, l'émigré Roumaine, l'infirmière... Les lieux
sont aussi limités en des fonctions. La montagne est faite pour la marche et
la varappe, le ciel est habité par des avions, des hélicoptères, ou des
parachutistes. Tous les éléments, personnages et décors, matérialisent l'
idée d'une pratique concrète. La forme fonctionnelle est soulignée par une
position (le légionnaire a un casque, la mère est dans la cuisine, le
médecin porte une blouse blanche), et par une action (l'infirmière fait des
piqûres, le musicien de la musique, le légionnaire la guerre). Stéphane
Bérard élimine tout ce qui ne s'y rapporte pas. Il travaille la netteté, une
infirmière fait des piqûres et rien que des piqûres. Rigueur qui le pousse à
utiliser la séquence de l'infirmière dans deux films différents quand c'est
nécessaire de faire une piqûre au héros. Là ça commence à devenir vraiment
intéressant, chaque séquence par sa fonction devient une pièce du puzzle. La
pièce infirmière est utilisée dans deux puzzles différents. Mais il y a
aussi la pièce ciel, la pièce hélicoptère, la pièce ma femme (Nathalie
Quintane), la pièce le héros (Alexandre Gérard), la pièce DJ Philippe, la
pièce voyage en Amérique. Comme pour l'infirmière toutes les pièces sont
interchangeables d'un film à l'autre. Ces trois films ne font en fait qu'un
seul puzzle. La première caractéristique des films de Stéphane Bérard est
donc de caractériser, de modéliser à l'extrême les personnages et les
paysages en les réduisant à des fonctions, c'est-à-dire à des charges et des
actions minimales dont ils doivent s'acquitter pour exister dans le film.
Les films de Bérard ne sont pas des films parodiques mais des films
topiques. Stéphane Bérard plie les films Hollywoodiens à ses schèmes. Il les
presse comme des citrons, aussi fort que possible, il évacue le jus et garde
la peau tannée du fruit comme mémoire du geste et comme représentation non
pas d'une forme mais d'un mouvement intérieur. Devant le film L'Écart nous
sommes devant L'homme de Rio ou Le Magnifique. Face à Mortinsteink, nous
sommes face à Fitzcarraldo. Pour Les Ongles noirs, nous sommes devant Candy
Montain. Attention je ne dis pas que nous voyons des copies ou même des
contrefaçons de ces films. Les films de Stéphane Bérard dégagent la ligne
générale du genre cinématographique. Le film d'Aventure pour L'Écart, le
film de Guerre pour Mortinsteink, le film « Culturel » pour Les Ongles
noirs. Les films sont en représentions, ils sont de sortie dans une grande
soirée hollywoodienne. Avec leurs moyens de fortune, l'environnement
quotidien, les acteurs copains ; les films se montrent à leur avantage, se
font valoir comme des grands, des vrais films de cinéma. La grande leçon de
cinéma proposée par Stéphane Bérard est de présenter l'action de faire des
films, c'est-à-dire faire du cinéma comme l'équivalent de faire un jeu à
plusieurs copains dans une cour d'école. Par exemple, jouer aux Gendarmes et
aux Voleurs. C'est ce jeu pratiqué dans Mortinsteink, Alexandre Gérard étant
le voleur (tueur), il se réfugie chez les légionnaires (sous le préau, zone
libre des voleurs) pour échapper aux gendarmes qui le guettent à la sortie
de cette zone. Sous ce préau, le voleur rencontre le formateur, le maître du
jeu (Bérard) et sa femme (Quintane). Sous ce préau (décor de montagne) ils
décident tous les trois de jouer à Chat perché. Une nouvelle règle qui
prolonge la première ; il ne faut pas se faire attraper. À chat perché, il
faut s'élever, grimper, descendre et remonter pour être sauvé. Mortinsteink
est ce jeu de chat et de souris avec des mouvements de saut et de sursaut
tout au long du film. L'Écart, de son côté est comparable au Jeu de l'oie.
La case départ est « l'aventure », puis il y a la case rencontre amoureuse,
la case je fais de la moto, la case je fais de la musique avec ma moto pour
l'épater, la case séparation amoureuse, la case je pars en bateau pour la
retrouver, la case vous tombez à l'eau retour à la case départ, la case
vacances en Martinique, la case tourisme en Thaïlande, la case je fais du
billard français en Thaïlande, la dernière case étant le Happy End :
vous épousez votre Roumaine, en Roumanie. Les Ongles noirs c'est Un, Deux,
Trois Soleil. Stéphane Bérard, face au mur, se retourne pour nous livrer des
bribes d'images hétérogènes. Vision fortement elliptique du jeu, chaque
fois qu'il se retourne pour retrouver ses camarades de jeu dans la même
position, il ne voit qu'une image changée, manipulée. Toutes les images
originales du premier tableau du jeu se sont transformées sans qu'on les ait
vues bouger.
Cette manipulation d'image sera développée un peu plus tard. Cette
démonstration de cinéma comme un jeu de cour d'école est la mise en évidence
d'une règle essentielle de cet art qui est " faire comme si ". Nathalie
Quintane fait comme si elle était la femme du commandant, qui lui-même
(Stéphane Bérard) fait comme s'il était le mari légionnaire, la mère fait
comme si elle était la mère d'Alexandre Gérard qui fait comme s'il était son
fils, tueur en cavale. Tout cela n'est simplement que ce que nous pratiquons
dans les cours d'écoles primaires depuis toujours. La tribu de Bérard
prolonge le "Si j'étais le gendarme et si tu étais le voleur". Jeu de rôles.
Jeu à faire comme si. Jean André Fieschi à fait un très beau film sur Jean
Rouch intitulé Mosso Mosso, qui peut être traduit par On fait comme si. Il
ne fait que décrire cette pratique -tradition africaine - appliquée par
Rouch dans ses propres films... Pour conclure cette première partie, je
peux donc dire que les films de Stéphane Bérard nous montrent des rites de
possession. Ils traitent l'image en mouvement d'un rituel régressif, un
retour sur ses abîmes, sur son gouffre tripaille, ses affres qui bavent, d'
un blanc sale de leur image...
L'autre lien avec Rouch est de se montrer comme un fidèle mainteneur de la
tradition orale en tant que forme spécifique d'expression populaire. C'est
le deuxième point que je voudrais aborder maintenant. Les films de Stéphane
Bérard s'inscrivent aussi dans une volonté de rupture narrative. Par leur
disloquement en une multitude de pièces de puzzle, traité plus haut (que l'
on pourrait assimiler à une forme de Cut up), mais aussi par une volonté de
contester les formes de récit et de littérature appliqués au cinéma.
Stéphane Bérard crée une ouvre cinématographique orale. Tous les événements
sont racontés et non directement présentés comme dans l'action théâtrale.
Pour être plus précis, les acteurs se racontent l'histoire (et nous la
transmettent) en la jouant. Le film est composé en parlant. Et l'action est
composée en marchant. Il peut s'agir d'improvisation. Mais la forme générale
de composition est plus proche de la poésie sonore, autre lien indirect avec
le lettriste Isou. Il n'y a aucune justesse de ton dans l'interprétation
des acteurs, il n'y a que des couacs dans leurs dictions. Nous n'assistons
pas à du maniérisme (tout comme pour l'image « mal foutue »), mais une
volonté directe de prendre les sons tels qu'ils sont. Chaque film est reçu
comme une combinaison sonore hétérogène. Un ensemble de sons perçus
indifféremment, de la voix à la musique, aux bruits du quotidien. Stéphane
Bérard exerce une critique du fait visuel en produisant l'éclatement du
domaine sonore et des langages écrits par effet de jeu de dominos. Par
exemple une sonnerie de téléphone est faite hors champ pendant le tournage
par le bruit de bouche du caméraman. Cette sonnerie à haute voix d'un
caméraman s'improvisant bruiteur ne peut être perçue que comme un ralliement
joyeux du Cinéma. Et par enchaînement comme un effet burlesque du
scénariste. Le scénario est composé en parlant à haute voix. Dring, Dring,
Dring étant la forme écrite du son, elle devient une réplique orale dans le
film. Des effets sonores sont aussi produits au montage. Les indications
pour l'opération de traquenard du policier se font directement en commentant
l'image elle-même (dans la salle de montage) de la scène pour donner le
sentiment que le son est réalisé en direct par un talkie-walkie. Cet exemple
touche le cœur du film. Il en est son principe général, sa diégèse.
La séquence avec le policier et la femme de ménage dans
Les Ongles noirs est une scène documentaire tournée aux Etats-Unis,
peut-être lors de vacances. L'image est en plongée, on imagine qu'elle a été
prise d'une chambre d'hôtel. Cette caméra subjective observe, plutôt vole
une saynète anodine. Une femme fait le ménage sur un trottoir, un policier
de l'autre côté d'un grillage surveille un parking de voiture, et vient à sa
rencontre pour discuter. Dans le film, cette scène réelle devient une scène
fictionnelle pour piéger un pervers (le policier). Les deux personnages se
transforment en acteur du film par l'effet de la voix-off.
Les trois films de Stéphane Bérard utilisent ces manipulations d'images pour
fabriquer des histoires inventées avec des faits réels, avec des images
documentaires. Des images de voyages, des images de tourismes, des images
de copains, des images de beuveries entre copains, des images de concert,
bref des images de films amateurs de famille qui comme pour un album photo
suivent et captent les événements de la vie. Toutes ces images utilisées
sont des images de la sphère privée parfois de l'ordre de l'intime
détournées à d'autres fins. Elles sont déroutées de la réalité pour dégager
leur potentiel fictionnel. Car toute image a, en elle, une fiction qui se
cache.
C'est en partant de ce constat que Stéphane Bérard construit ses films. Il
part de ses films personnels et les rend publics en en modifiant le statut
par un glissement sémantique, il en bouleverse l'ensemble des effets de
sens. Nous assistons donc à une opération de transformation, à un
travestissement de l'image. Stéphane Bérard ne croit pas que l'image est
fixe et distincte, comme certains l'admettent entre le documentaire et la
fiction, mais variable et susceptible de se transformer de l'un en l'autre.
L'image n'est pas immuable, elle se modifie comme un transformiste d'un
genre en autre, d'un homme en femme.
Prenons un autre exemple, car ces intrusions d'images de nature documentaire
dans les films de Bérard peuvent avoir plusieurs conséquences. Prenons la
séquence du feu de forêt qui est précédée dans le film par l'image du héros
allumant ce feu (L'écart). Nous assistons à un renversement de la causalité.
Au tournage ce sont des images de feux de forêt filmées par hasard, et qui
sont de la catégorie des images volées, qui déclenchent (qui sont la cause)
le tournage des images du héros allumant un feu. L'ordre du tournage des
deux plans est l'inverse de l'ordre du montage de ces mêmes plans. Dans le
film, on voit les images du déclenchement du feu avant. Le héros du film
devient le pyromane d'un feu réel avec lequel il n'a pourtant aucune
responsabilité en dehors du film. Ce montage des deux plans dans cet ordre
est la preuve d'un délit, et aussi le déclenchement d'une dramaturgie
fictionnelle pour le film. Le feu de forêt est la conséquence d'une action
condamnable du héros.
Stéphane Bérard compose donc ses films à l'envers. Autrement dit, l'auteur
de L'Écart, Mortinsteink et des Ongles noirs fait le chemin inverse de celui
qu'il impose à ses spectateurs.
Composer les films à l'envers est le grand système de création de Bérard, la
loi organique des films, son système solaire. Stéphane Bérard part d'un
nombre de faits captés en image au cours de sa vie, des images qualifiées
plus haut d'images de familles, et à partir de ces images, il en invente
et en ordonne les causes. Pour cela il utilise plusieurs
subterfuges. Le son off (vu précédemment), mais surtout il tourne des scènes
complémentaires en relation d'implication avec les scènes des films de
famille. Autre conséquence, les films ne seront plus jamais,
irrémédiablement plus, des films de famille. La mécanique fictionnelle ainsi
créée est l'élément cinématographique le plus marquant de la diégétique
Bérard.
Il fait des films antidatés. Tricherie? Non, juste une manière de redonner un
coup de jeunesse à l'image. De repousser sa date de péremption de quelques
jours. Toutes ses impostures sont basées sur le montage et le champ contrechamp.
Un inconnu filmé dans la rue montant dans une
voiture devient le DJ Philippe (champ) et dans le plan suivant le conducteur
(Xavier Boussiron) lui donne la réplique (contre champ) ; nous n'aurons
jamais les deux personnages ensemble dans le même plan. Avoir filmé cet
inconnu pour lui faire jouer le rôle de Philippe, c'est se mettre toujours à
l'affût du « hasard ». C'est penser le cinéma comme Mallarmé pense la
poésie. Et être dans cette recherche toujours miraculeuse de capter la cause
fictive qui arrive sans raison apparente ou explicable dans un film. Voici
une définition du cinéma donnée par Stéphane Bérard.
Avec cette approche du hasard, je vais aborder le troisième et dernier point
de cette démonstration qui établit la « preuve » du cinéma!
Sur ce point-là, Stéphane Bérard est dans la grande continuité romantique du
XIXe siècle. André Breton est le fils spirituel de Fourier, Stéphane Bérard
pourrait être celui de Mallarmé. Le Romantisme a encore réponse à tout pour
beaucoup de nos contemporains. Seulement les structures modernes de l'
information poussent Stéphane Bérard à chercher ce « hasard » dans une image
volée de type caméras de surveillance, dans une image de feu de forêt de
type caméscope de famille, ou dans une image de télévision. Il cherche le
désordre de la vie dans les documents actuels pour mieux manifester la
radiation même de l'image, l'imprévu. Où est l'imprévu ? Stéphane Bérard
fait de cette question son principe, son point de départ. Pour cet artiste,
le film est un instrument du hasard. Il crée des rencontres accidentelles
qui ressemblent à des rencontres intentionnelles. Le feu filmé par hasard
devient un acte pyromane de l'acteur, intentionnel. L'involontaire - un
inconnu descend un escalator - simule le volontaire :« Envoie Hervé sur l'
escalator » en voix-off et l'inconnu descend. Les images antidatées
produisent continuellement des effets de hasard. Les images de foule, dans
la rue, des supporters de football français après la victoire à la coupe du
monde de 2002 de leur équipe, deviennent une manifestation politique après
un coup d'état. L'interférence entre ces actions humaines indépendantes les
unes des autres, donne ce résultat fortuit.
Stéphane Bérard utilise des images documentaires car la notion de hasard
dans les films de fiction est assez paradoxale. La mission principale des
films de fiction étant de faire croire à la destinée hasardeuse des acteurs.
C'est-à-dire de faire croire qu'il n'y a pas de scénario pré-établi. La pire
chose étant de connaître la finalité de l'action. Les films de fictions
jouent sur la notion de hasard avant tout comme la traduction de ce qui n'était
pas prévu. Les rares choses qui généralement sont donc considérées de l'
ordre du hasard dans un film de fiction sont la mort d'un acteur, un
phénomène politique, climatique, une catastrophe remettant en cause le
scénario. L'industrie de fiction prêche donc la maîtrise de la notion du
hasard dans le scénario tout en la bannissant dans la production du film
lui-même. Dans les films de Stéphane Bérard, nous assistons à une
utilisation beaucoup plus raffinée de cette notion. Il s'intéresse justement
à la production du hasard pendant le tournage. Il se comporte tel un
photographe-paratonnerre. Un avion qui passe derrière les acteurs dans une
scène de montagne engendre une scène de crash d'un avion dans le plan
suivant. En fait, les hasards rencontrés pendant le tournage nourrissent le
film de nouvelles scènes : toujours le principe du film conçu à l'
envers, le scénario pouvant être écrit une fois le film monté, le
principe du poème « Le Corbeau » d'Edgar Poe. Le Principe de construire les
films à l'envers produit un hasard qui « se comporte comme s'il avait une
intention » (Bergson). Voilà une autre preuve du cinéma de Bérard. Le
système mis en place donne ce sentiment de « hasard programmé ».
Autre utilisation des effets du hasard avec le montage. Le montage créé les
rencontres entre scènes imprévues, mais chaque action accomplie en vue d'une
fin produit accessoirement des effets qui ne sont pas compris dans sa fin.
Par exemple, l'image de Rambo l'acteur de film de guerre est l'effet non
voulu de filmer l'homme Stallone au festival de Deauville. Dans cette
séquence nous assistons à un accident visuel. Nous voyons Rambo à la place
de Stallone. Acceptation de la définition d'Aristote qui rapproche le mot
hasard de celui d'accident. Mais ce qui régit le film dans l'univers du
hasard, c'est cette nécessité mécanique de créer dans tous les films des
scènes de fiction aux causes insignifiantes mais qui produisent des effets
incalculables. Les deux premiers films sont écrits sur ce schéma. Le premier
est l'histoire d'une rupture amoureuse qui entraîne le héros autour du monde
pour la retrouver. Dans le deuxième, Mortinsteink, le meurtre accidentel d'
un videur entraîne la fuite du héros dans la montagne. Comme l'étranger de
Camus, il n'est pas maître de son destin. Une bousculade de l'épaule avec
une femme dans la rue (dans le premier plan), produit des effets
incalculables : la mort du videur puis la cavale du meurtrier dans la
montagne. On pourrait ainsi multiplier les exemples de production de «
hasard » dans les films de Stéphane Bérard tant tous les éléments s'
enchaînent avec le sentiment de confusion propre aux expériences aléatoires.
Le Hasard est le bras armé du réalisateur. Les films de Bérard sont des
mondes anarchiques, où les phénomènes se succèdent au gré de leur caprice,
mais ils sont objectivés par la volonté du réalisateur. Par le montage
entre autres, et par la nature des images elle même (notamment par ces images
dites de famille), Stéphane Bérard ne fait « qu'objectiver l'état d'âme de
celui (le spectateur) qui se serait attendu à l'une des deux espèce d'ordre,
et qui rencontre l'autre. » (H.Bergson, L'Évolution créatrice).
L'effet produit par les films est comparable à une fulgurance. Tout à coup,
on voit une image qui ne se rattache à rien d'antérieur. Les plans se
succèdent tels « le chant jaillit de source innée : antérieure à un concept.
Quelle foudre d'instinct renfermer, simplement la vie, vierge en sa
synthèse et loin illuminant tout » (Mallarmé). Le temps des films ne dure qu'
en inventant. Stéphane Bérard, en utilisant le hasard comme le propulseur
de ces films, met en question la nature même de l'art : vision ou fabrication ?
...
Stéphane Bérard est donc un artiste plasticien qui développe des projets
dans des dessins et maquettes et qui dans le cas qui nous intéresse fait du
cinéma. On pourrait redéfinir éternellement ce mot pour savoir ce qu'est du
cinéma, dans le cas des films de Bérard, aucune hésitation possible ; les
problèmes qu'il prétend résoudre sont d'ordre cinématographique.
...
Mais le plus important dans les films de Bérard est cette inscription
involontaire dans un mouvement d'avant garde, en remettant en question les
formes du langage et la hiérarchie des valeurs établies. Car le postulat
fondamental est que l'art est un phénomène de langage, et n'est que ça. Pour
le cinéma, l'appareil critique l'a trop systématiquement installé dans le
domaine de la littérature, et trop durablement, le phénomène persiste ! C'
est contre cette persistance que les films de Stéphane Bérard s'inscrivent
dans l'Oralité.
Ils se composent en parlant, une sorte de parole enregistrée, entre la
conversation de bistrot et le conte (africain). Ce n'est pas plausible. L'
histoire est aussi « mal foutue » que l'image de cette histoire. Stéphane
Bérard envisage la fiction comme une fiction qui s'énonce comme telle et qui
semble se démonter elle-même pour manifester le Rien.
Il n'y a donc aucun fait à rapporter de ces films car les éléments
(narratif, de dramaturgie, psychologique.) sont le Rien. Il n'y a qu'un
raisonnement intuitif de l'image qui est simplement le moyen pour Bérard d'
organiser « le hasard » dans ces films. Stéphane Bérard est conscient que le
hasard « pur » pris comme tel ne donne rien d'intéressant, il serait naïf de
compter sur lui. Stéphane Bérard utilise donc ce principe des plans
antidatés pour organiser très précisément ce qui engendrera le hasard. Il
fait croire l'inverse, bien sûr. Il montre l'inverse au spectateur. Les
trois films ne font que révéler un peu plus la mécanique du cinéma. Car
Stéphane Bérard est conscient que les films se conçoivent à l'envers. Le
deuxième aspect et l'ultime preuve de son cinéma est de se présenter comme
une vaste phrase, une unique phrase musicale. De donner à l'œil une
partition. C'est-à-dire d'envisager le film comme Mallarmé envisageait le
poème en une musique. En ces termes « Au fond, des estampes : je crois que
toute phrase ou pensée, si elle a un rythme, doit le modeler sur l'objet qu'
elle vise et reproduire, jetée à nu, immédiatement, comme jaillie en l'
esprit, un peu l'attitude de cet objet. La littérature fait ainsi sa
preuve : pas d'autre raison d'écrire sur du papier. » Le cinéma de Stéphane
Bérard fait ainsi sa preuve, pas d'autre raison de filmer.
| Parutions | Excitations | Poèmes & fictions | Apparitions | Auteurs | Liens | Citations | Célébrations | Auditions |
