Léon Deubel un 10 juin (2) par Patrick Beurard-Valdoye

Les Incitations

11 juin
2023

Léon Deubel un 10 juin (2) par Patrick Beurard-Valdoye

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« Ces 14 vers suffiront à sauver mon nom de l'oubli. »

Que dire des poèmes de Léon Deubel ?
La strophe est condensée, parfois rugueuse. Les images singulières. Quelques fois flamboyantes, qu’on en juge avec les strophes finales du sonnet « Apparition » :

 

Soudain comme des morts par miracles rendus
À la clarté du jour et, le cœur éperdu,
Repoussant les enfants et les mères en larmes,

 

Bondirent, au soleil qui évoqua leurs torses,
Victorieusement en brandissant leurs armes,
Tous les héros et tous les guerriers de ma Force.

 

Son vers reste classique. La forme est fixe, le plus souvent sonnet. Rares licences, mais je connais une belle pépite dans « Gloire » (Poésies) où une « route soleilleuse » rime avec « orgueilleuse ». Il semble progressivement attentif aux poussées formelles des aînés : Verlaine, Baudelaire ou Lamartine. Puis Mallarmé, Verhaeren, Ghil, Laforgue. Et les Allemands (Goethe, Heine, assurément, ainsi que Nietzsche…). Les thèmes sont volontairement les « sujets éternels ». Et pas d’idée, surtout pas, ce serait faire basculer le poème du côté de l’éloquence dont il faut, en verlainien, tordre le cou.

Ce qui ne signifie pas que le dreyfusard antimilitariste n’exprime pas ses idées hors poème. Il est même révoqué par l’administration de l’enseignement pour « propagande dreyfusarde ».

 

Le romancier Pergaud s’essaye-t-il à quelques poèmes ? Allons, cher ami. « Relis le Tombeau du Poète. Prends-le vers par vers, mot par mot, exprimes-en la moelle. C'est nourri et substantiel et quelle forme ! Je fus tellement ébloui de sa perfection que je l'ai placé aussitôt en tête du livre certain qu'il ne pouvait pour quiconque passer inaperçu. Il y a là autre chose que l'impression ordinaire et des images, il y a toute ma révolte d'orgueilleux et d'artiste, toute mon amertume de sacrifié (avec une allusion discrète à Orphée déchiré par les Bacchantes). C'est le sonnet vengeur des destinées d'un Vigny, d'un Baudelaire, d'un Villiers, d'un Mallarmé, d'un Deubel. Il reprit le chemin blasphémé du soleil. Je le reprendrai un jour, après tant d'autres pour découvrir ma patrie qui n'est pas de ce monde [...] Et je sais bien que ces 14 vers suffiront à sauver mon nom de l'oubli. » [À Louis Pergaud, cachet de la poste du 18.12.1905.]
Tout un programme, qui suppose aussi une grande exigence avec lui-même. « Je ne fais rien, ou rien de bon. Des choses faciles, de la littérature surtout. Des milliers de vers écrits dont je comptais faire mon livre Tendresses je n’en publierai plus guère. Ils me répugnent. Il n’y a là pas de cris. J’attends la lumière pour opérer en moi une révolution. » [À Eugène Chatot, 4.3.1902.]
Mais de l’orgueil, en effet ; de la vanité. Une béance en guise de blessure narcissique. Il fallait de la rigidité pour persister à se dire poète ; et résister aux sollicitations de l’oncle. « Je serais bien blotti dans l'épicerie Deubel à Belfort et j'aurais avant dix ans quelques vingt mille francs de rente. » [À Eugène Chatot, 11.2.1904.]
Ce n’était, on s’en doute, pas qu’affaire familiale. « Deubel n’est pas Rimbaud » me claironnait – non sans pertinence – l’Adjoint au Maire chargé des affaires culturelles de sa ville d’origine, à qui j’étais venu souffler en amont l’idée d’une commémoration pour le centenaire en 2013. Avec en point d’orgue le nom Léon Deubel attribué à la bibliothèque municipale.
Belfort avait bien la signifiante garnison d’une Charlestown. L’ordre dans les arts aussi, était établi.

Ou une Karlstadt plutôt ? Car Léon Deubel à l’instar de Rimbaud, regarde décidément outre-Rhin. Il introduit sous pseudonyme au Mercure de France des nouvelles de la vie littéraire allemande. Varèse s’est installé à Berlin, et c’est peut-être « le musicien français » qui met son ancien colocataire en relation avec A. R. Meyer, l’éditeur d’Ailleurs. Rare et ultime répit littéraire, car cette fois notre pauvre poète est bien traité, et reçoit même trente marks d’à-valoir. « Ces bons Allemands paient toujours à la réception du manuscrit. Telles sont à peu près toutes mes ressources. » [À J.-B. Carlin, 1er octobre 1911.] Il se peut qu’un voyage de six mois antérieur à son décès ait eu pour destination Berlin. Il l’interrompt subitement, n'ayant qu'entrevu l'Allemagne et sans doute l’écho belliqueux de la « Germania » d’alors. Voyage rendu possible grâce à un petit héritage inopiné « d’un nommé Mayer ».
Mayer était le nom de naissance de sa mère. Mayer, Meyer…

 

« Car mourir, c’est  mieux voir ce qui fut entrevu. »

Ils ne finissent guère, ces jours d’alarme. Et il reste peu de temps à vivre. Pas assez pour atteindre la maturité, ni les sommets éditoriaux. « Vous n'êtes pas sans savoir qu'on évolue lentement [...] et qu'on se dégage difficilement d'une influence trop aimée », écrivait-il déjà à son ami Alphonse Marius Gossez en 1903. Toujours le projet d’une nouvelle revue, qu’il faudrait collectivement financer. Il y eut les Argonautes (qui ne vit pas le jour), et surtout L’île sonnante. Mais le Mercure est en ligne de mire. « Il désirait le Mercure de France où Alfred Vallette n’attendait pour lui dire oui que l’instant où il se serait ouvert franchement et carrément de son dessein ; mais la crainte d’essuyer un refus le rendait hésitant », écrit Louis Pergaud dans l’introduction à Régner. Ce n’est pourtant ni timidité, ni vanité. Il y avait une humeur farouche chez Deubel. Et Vallette lui paraissait inaccessible.
Du reste il s’agit là d’une vérité interne au Mercure, et post mortem. L’autre vérité, c’est que Vallette refusa le dérangeant poème Louange de la femme. « Le manuscrit lui fut retourné avec un mot aimable » raconte Roger Allard. [La Phalange n°15, 1913.] On devait craindre la réaction des lecteurs pudibonds. Un peu comme leurs pères auparavant, face aux femmes peintes du réfractaire républicain Gustave Courbet.
L’échec réside aussi dans le fait qu’il tarde à rencontrer ses pairs inventant le siècle. Il a lu avec passion Les nourritures terrestres « qui est le livre le plus éperdu de lumière et de vie qui existe. » [À Eugène Chatot, 4.3.1902.] Mais sans contacter André Gide. Il ne tire pas les leçons d'Edgar Varèse qui – encouragé en cela par une formation en école de musique – entre très vite en complicité avec les figures marquantes de l'époque. On rencontre Deubel un temps auprès de René Ghil, chez qui la musicalité du vers faisait écho aux mots-musique. Vague contact avec Gustave Kahn (par la Revue verlainienne) ou avec Max Jacob. Contacts avec le futur simultanéiste Henri-Martin Barzun – fondateur quelques années plus tard d’une revue au titre proche de celle de Deubel : La renaissance esthétique. Deubel rate Rainer M. Rilke, très présent à Paris jusqu'en 1910. Apollinaire n'apparaît pas plus, sans doute trop novateur et qui, certes, publie Alcools un mois avant la mort de Deubel.
Varèse revient à Paris six semaines après le décès de Deubel. Dans l’une de ses Anecdotiques [Mercure de France, novembre 1913], Apollinaire évoque ainsi le défunt : «  S’il est moins connu en France qu’en Allemagne, où on le tient pour un des talents les plus originaux d’aujourd’hui, le musicien Edgar Varèse ne tardera pas à conquérir Paris comme il a conquis Berlin [...] et je l’ai entendu tenir sur Léon Deubel qui fut son camarade, des propos qui paraissent dignes d’être rapportés [...] : C’était une nature très droite, très sensible et très sentimentale. Il n’était pas du tout replié sur lui-même, ainsi qu’ont pu le croire quelques chroniqueurs. [...] Une de ses idées était de partir pour l’Allemagne, d’apprendre bien l’allemand et de se mettre à écrire en allemand ; il croyait que là-bas il serait facilement accueilli, ce qui était une grande erreur. »
L’ultime carte postale du premier janvier 1913 adressée de Bruxelles à Pergaud « Meilleurs vœux, cela va sans dire » s’achève par : L . . n  D . . b . l. Son nom même, n’est plus audible.
Peut-être une secrète promesse d’être un jour digne de ceux qui, avant lui, ont tenté, ont tenu – un laps de temps – debout face aux utopistes utilitaires et militaires, peut-être donc cette promesse s’écroule-t-elle en 1913 ? Deux alexandrins du poème Jules Laforgue semblent prédire cet affaissement du combat :

 

Vrai, le donquichotisme a sa monotonie
Quand les moulins à vent ne tournent qu’en nous-mêmes.

 

Dépressif, malade, aigri, blessé par ce qu’il vit comme un ostracisme, convaincu en outre d’un destin tragique – sans parler de celui de l'Europe – l’homme sans nuance vend son élégante valise de nomade. Il a trente-quatre ans. Il est rasé de près. Il détruit manuscrits, correspondance, livres et portraits de lui. Puisque le poème n’a pas cicatrisé sa blessure d’enfant, la seule issue du  – probable – bâtard belfortain est de rejoindre les eaux molles caressant l’herbe. La Marne, de préférence à la Seine, hors les murs en somme, au ban, quoiqu’aux parages de la confluence. A mi-distance entre le milieu littéraire chic en aval, et l’ex phalanstère de l’Abbaye en amont. Nous sommes un 10 juin. Le corps est repêché le 12. A-t-il en mourant, comme il l’avait annoncé à Eugène Chatot, crié : « Maman. Pourquoi ? » Abandonné à la naissance, l’enfant ne l’avait revue que morte. Sans doute la cherchait-il perpétuellement à la morgue où, raconte Louis Pergaud dans la préface à Régner, « il ne passait guère de jours sans venir y contempler la mort face à face. »

 

Dans les semaines qui suivent le suicide de Léon Deubel, l’émotion est considérable, comme en témoigne l’épitaphe sur la plaque commémorative : « Poète saint et martyr de la poésie ». Cette coloration religieuse quelque peu déplacée à l’égard d’un poète panthéiste, exprime bien cependant la conscience que le don de l’œuvre n’a de valeur pour la société, qu’accompagné du sacrifice de l’artiste. Un article de Francis Carco dans L’intransigeant du 30 juillet 1913 est à ce titre éloquent : « On n’a jamais d’ailleurs plus mal entendu les poètes qu’à présent … Autrement un Léon Deubel se serait-il jeté à l’eau ? Et un Guillaume Apollinaire se heurterait-il, après quinze ans d’effort, à l’indifférence de la plupart de ses confrères ? Le destin de certains hommes, il est vrai, reste longtemps impénétrable. Hélas ! Léon Deubel écrivait : Demain paraît ! Demain ! . . . Et Guillaume Apollinaire soupire : Je passais au bord de la Seine / Un livre ancien sous le bras / Le fleuve est pareil à ma peine : / Il s’écoule et ne tarit jamais. / Quand donc finira la semaine ? »