Jean Renaud, 67 compressions par Bruno Fern

Les Parutions

13 juin
2023

Jean Renaud, 67 compressions par Bruno Fern

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Jean Renaud, 67 compressions

 

Ce livre est celui d’un lecteur aux goûts éclectiques puisque les auteurs convoqués ici vont de Properce et Montaigne à Gérard de Villiers et Houellebecq en passant par Sand et Genet, soit un total de trente-quatre qui apparaissent tour à tour dans l’ordre chronologique. Dans l’œuvre de chacun, Jean Renaud a effectué des prélèvements qu’il a ensuite agencés en 67 blocs rectangulaires dont les lignes comptent le même nombre de signes espaces compris, sauf certaines très courtes, parfois faites d’une seule lettre, qui forment de rares entailles dans le texte disposé en colonne – funéraire ? Un tel choix explique que les mots à l’extrémité d’une ligne sont presque toujours coupés, en parties souvent imprononçables : depuis longtemps craignant po / ur sa vie deux légions dix coho / rtes lieutenant consulaire l’esp
En outre, l’absence de ponctuation, les anomalies syntaxiques et la fin abrupte qui laisse la lecture en suspens renforcent cet effet de compression que Jacques Demarcq rapproche de celles faites naguère par le sculpteur César, en soulignant avec raison que l’une des différences est que dans le cas présent on pourrait, la plupart du temps, reconnaître la marque du véhicule, c’est-à-dire l’auteur, même si celui-ci n’était pas cité en guise de titre.

Cela dit, la réussite de cette entreprise ne tient pas seulement à la justesse de ce concentré à la fois thématique et stylistique de l’écrivain choisi mais aussi aux distorsions générées par une procédure dont Jean Renaud écrit : « Ces mauvais traitements, s’il faut le préciser, viennent d’amour. » En effet, si à travers ces derniers on ressent comme le précipité d’une écriture, ils frôlent quelquefois, à force de télescopages et de saturation, le burlesque. Il en est ainsi pour les enchevêtrements des corps sadiens : etit membre noir m’écartant les / babines du con ses lèvres se co / llèrent des flots qu’il avala dans / l’extase les dernières gouttes / entre mes jambes s’évanouit ou bien avec l’accumulation des indices chez Simenon : coupole les empreintes digital / es un minimum de cent mille / francs plus tard un verre de bi / ère tiédie serrant la main de l’in / specteur les deux hommes qu’il / cherchait un détail la porte de Au-delà du plaisir que l’on éprouve à lire de tels agencements, ce livre peut également inciter à (re)découvrir les auteurs que Jean Renaud a fait passer dans son compresseur et ce d’autant plus que, si l’ensemble révèle des dominantes que Jacques Demarcq résume par la fameuse paire Éros-Thanatos, certains choix mettent en lumière des échos inattendus – par exemple, obéissante la jupe plissée qui t / omba non laissez la chemisette / de soie ses quatre jarretelles / pas assez de croupe il s’ageno tiré de Colette pourrait tout autant évoquer une scène chez Klossowski ou Robbe-Grillet.

La seconde partie de l’ouvrage, bien que beaucoup plus brève, vaut elle aussi le détour : chacun des neuf textes qui la constitue regroupe des éléments textuels extraits des tragédies de Racine : liste de noms de personnages, adresses diverses, didascalies, etc. et, là encore, la subtilité du montage parvient à faire sentir la langue de l’écrivain tout en la mettant en boîte jusqu’au comique : et je pars et cependant je pars et ne partais- / je pars s’il l’épouse je pars ah puisqu’il faut part / ir partons sans lui déplaire je lui dirai partez et

 

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