Récit véridique de ma vie d’Uriel da Costa par François Huglo

Les Parutions

07 avril
2024

Récit véridique de ma vie d’Uriel da Costa par François Huglo

  • Partager sur Facebook
Récit véridique de ma vie d’Uriel da Costa

 

 

Le précurseur de Spinoza

 

            Christianophobe, puis judéophobe ? Apostat aux yeux des chrétiens au Portugal, quand il retourne à la foi judaïque de ses aîeux, Gabriel devenu Uriel da Costa (1585-1640) devient relaps aux yeux des Juifs à Amsterdam où il s’est exilé, quand il se détourne de la loi des rabbins et s’oriente vers une « loi naturelle » dictée par la raison. Condamné par un tribunal civil sur dénonciation des rabbins pour refus de croire en l’immortalité de l’âme, il est emprisonné, soumis à l’amende, on brûle ses ouvrages. Moins chanceux que Spinoza dont le manteau a gardé pour lui le coup de poignard qui devait le tuer, il est attaché à une colonne de la synagogue pour être flagellé, puis livré aux fidèles qui le piétinent. Rien de tel qu’un bouc émissaire pour souder une foule, et lui faire croire qu’elle est un peuple, LE peuple. Humilié (c’était le but), effacé, cancellé dirait-on aujourd’hui, il se tire une balle dans le cœur. Frédéric Schiffter, dans sa préface, voit en lui « le suicidé du judaïsme », par référence au Van Gogh d’Artaud qui, lui non plus, ne pouvait compter sur un Père pour ressusciter le troisième jour. Du moins Shiffter et son éditeur font-ils revivre le récit d’Uriel.

 

            Si Spinoza, condamné par les mêmes rabbins que da Costa, échappe au fouet, au piétinement et à la mort, il reste frappé de herem. Schiffter rappelle qu’en 1956, « Emmanuel Levinas exhortera Ben Gourion à ne pas faire de Spinoza une figure spirituelle du jeune État d’Israël, et œuvrera  pour que le herem ne soit pas levé ». Il ne l’est toujours pas.

 

            Chez l’enfant pieux qu’est Gabriel, poussé aux larmes par la compassion et à la colère par « les iniquités », le doute survient dans l’attention même qu’il porte aux « livres spirituels », ce qui déjà rappelle Baruch. À vingt-deux ans, quand divorcent « raison impérieuse » et « croyances », en particulier celles portant sur « l’autre vie », tel Descartes, il prend appui sur ce doute : « quand (il) eut pénétré mon esprit, je recouvrai le calme ». Même s’il lui devient « impossible de poursuivre son salut par l’ancienne religion ». La « paix de l’âme » le quitte quand la nouvelle lui impose une loi « tout entière révélée » à Moïse « par la divinité ». Ii dit alors s’être laissé « tromper comme un enfant ». Quand il quitte le Portugal où le culte mosaïque n’est pas toléré, il est « incertain de plusieurs » points de la religion, mais il sent qu’il est dangereux d’en parler, même en famille. Arrivé à Amsterdam, il constate un écart entre « l’organisation » de la « communauté » dirigée par les rabbins et les « commandements de Moïse », qu’il ne peut s’empêcher de défendre contre leurs « coutumes et leur esprit mesquin ». Il est menacé d’exclusion. « Céder à une telle menace était indigne d’un homme dont la liberté avait compté plus que le sol natal et le bien-être ». Exclu, il décide d’écrire un livre où il partage « l’avis de ceux qui bornent la doctrine des récompenses et des châtiments de l’Ancien Testament à notre vie terrestre —sans tenir compte de l’autre vie et de l’immortalité des âmes. La loi de Moïse, muette sur tous ces points, qui n’offre à ceux qui l’observent ou la transgressent que récompense ou peine temporelles, confirmait mes vues ».

 

            La servitude n’est pas seulement volontaire, mais aussi réciproque, mimétique. Dans le récit d’Uriel, chacun des deux monothéismes concurrents fait de ses fidèles une police, et ces deux polices collaborent. Pour s’attirer les faveurs des chrétiens, les pharisiens publient « sous forme de pamphlet les écrits d’un médecin, un dénommé Manuel da Silva, intitulé De l’immortalité de l’âme », qui fait d’Uriel un disciple d’Épicure. S’informant sur ce philosophe qu’il n’a pas lu, il regrette d’avoir traité de fou celui « qui niait en effet l’immortalité de l’âme et, peu s’en fallait, Dieu ». Les enfants catéchisés, en bandes, maudissent l’ « hérétique », jettent des pierres sur sa porte. Pour répondre au libelle, Uriel écrit un autre livre, les responsables juifs le poursuivent devant le ministère public en l’accusant d’avoir sapé les bases des deux religions. Il est emprisonné « huit ou dix jours », libéré sous caution. Le doute le reprend sous son aile souveraine : il juge que la loi n’est pas de Moïse « mais seulement une création humaine » contraire sur de nombreux points « à la loi de la nature », ne pouvant donc pas être celle de Dieu. Prudent par méfiance (Spinoza encore), il veut « faire le singe parmi les singes », mais c’est à un neveu de le dénoncer à un cousin « fat et arrogant, très ignorant », qui déclare ouverte une « guerre familiale ». Un Italien et un Espagnol arrivés de Londres, auxquels il déconseille « d’entrer dans la société des juifs », ajoutent leur délation, en vue d’un « gain hideux ». Rabbins et « canaille » crient « Qu’on le crucifie ! ».

 

            Le grand conseil —« non des sages mais une valetaille servile soumise à un pouvoir étranger »—le condamne à une autocritique publique, dictée par les rabbins, suivie d’une « mise en spectacle » de sa flagellation et de son piétinement, puis de « jeûnes à dates fixes ». Les fidèles qui le croisent lui crachent au visage, imités par leur progéniture. Héritier (sans le savoir ?) de La Boétie (1530-1563), il leur répond : « Vous, vous vous attachez au mensonge pour circonvenir les hommes et les rendre esclaves. Mais moi je lutte pour la vérité, et avant tout pour la liberté innée aux hommes, qui devraient se débarrasser des superstitions et des rites les plus vains et mener une vie non indigne de leur humanité ». Céder au nombre serait « très utile pour ne pas être déchiré par la multitude », mais « une chose utile n’est pas forcément belle », alors que « résister aux fats » est « vertu digne de louange ». La loi déclarée « commune et innée à tous les hommes simplement parce qu’ils sont hommes » les « lie tous par amour ». Elle contient « le meilleur de la loi de Moïse ou dans n’importe quelle autre » et contredit les histoires de croquemitaines destinées à épouvanter « âmes infantiles » et « faibles d’esprit ». Uriel, après La Boétie, invente l’universalité des droits de l’homme. La « liberté », la « sécurité » des citoyens, supposent que la « cité » les protège (appelons cela « laïcité ») des « abus » des religions, qui les enrôlent dans leurs sectes pour les dominer et les contrôler. Depuis La Boétie et Montaigne (le scepticisme entre stoïcisme et épicurisme), depuis Uriel et Baruch, depuis la Saint Barthélémy et Henri IV poignardé, depuis Galilée et Giordano Bruno, depuis l’Inquisition et les procès staliniens, depuis Sade, incarcéré à 22 ans au donjon de Vincennes pour débauche, blasphème, et profanation de l’image du Christ, depuis Rushdie, depuis la rédaction de Charlie massacrée pour avoir publié des caricatures du Prophète, depuis Samuel Paty et Dominique Bernard, depuis Masha Amini et Femmes vie liberté, les réseaux « sociaux » n’ont rien arrangé.

 

 

 

 

Retour à la liste des Parutions de sitaudis