les IMAGES d'un SILENCE de Martin Ziegler par Christophe Stolowicki

Les Parutions

05 déc.
2019

les IMAGES d'un SILENCE de Martin Ziegler par Christophe Stolowicki

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La longue phrase qui de siècle en stèle a traîné, drainé ses cendres froides jusqu’en ce millénaire nouveau flocule sa neige. Portuaire de débâcle, elle étire decrescendo sa syntaxe à la disjoindre et alternativement se tronçonne : en ses « vocables, faiblement astringents ». Se retirer de la vie à pas de chat la dépouille de ses attributs, lisse ses arêtes, « la neige […] faisant de chaque instant d’une existence celui de la quitter » ; mallarméenne sans la vitalité ; l’imperceptible, l’inaudible déposant leurs flocons ; une extinction de la langue se profilant dans ses angles morts. Quand soudain – non pas soudain, mais au terme lent de cette immatérielle préparation d’artillerie des limbes,  comme de révulsion une torsade, une tornade se détord, à bout de bras dressée, crêtée sur quelques archaïsmes, épervier de preux lancé sur sa proie, Schubert en Schumann rompant les chiens – de cette neige durcie que « de leurs pas disjoints piètent les corneilles » jaillit une jubilante, inquiétante scène de liesse paysanne dont l’héroïne, passée de mains en mains de danseurs par dessus les têtes, « jeune femme estropiée au visage de Madone », connaît comme la phrase sa brève apothéose, sa noce flush.

 

Puis reprend l’escalade, en rappel, en tremplin, en demi de cordée encordé s’accrochant aux premières aspérités venues – de la falaise du sens. Sous la sourde floculation. Comme se hissant le long d’un tronc on glisse où il se glisse de justes dispositifs et des appels au vague. Comme dans « une course en sac de la langue » ; « haletant qui d’envie qui de trépas ». On sait qu’on ne sera pas exaucé et que le sens se dérobera toujours. Quand derechef – par deux fois, violentes et « escamotées », déferlent les nouvelles images d’un silence : « cette autre jeune femme, très jeune encore, presque enfantine, étrangement légère à suspendre sans aucunement vouloir y surseoir son pas devant les cinq partisans, comme devant les cinq armes pointées sur elle comme autant de doigts pointant sa trahison » jusqu’au «  Voilà où t’a menée ton Dieu » crié par le chef, mêlant aux excès de l’Épuration un vague incongru écho du procès de Jacques de Molay ; et une scènes hideuse d’accouchement dans la fiente et l’ordure, l’« alvin » l’« hectique », le « méconial » où corset lâché (« expulsion de cette chose, vidure, venant sur la langue comme cœur se lève ou comme cœur manque ») s’esquisse le bref écart d’une profération.  

 

Esquivant l’entraînement syntaxique du vieil usage, Mallarmé décoche un regard neuf de grand échassier, de syntaxe non moins rigoureuse. Martin Ziegler n’abolit pas sur ses brisées d’un coup de dés, ou deux, ou trois images rompant un silence, piqûres de rappel de scorpion, la constatation, « Expérience ultime », qu’il ne lui « reste plus qu’à mourir ». 

 

Plaquette tombale, à couverture d’un noir sans faille, la jaquette seule, d’un blanc de deuil, portant le titre – dont images presque effacé, silence à peine plus audible sinon visible – et le nom de l’auteur et de l’éditeur, tout ici est testamentaire.         

 

 

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