Rhapsodie curieuse d'Alexander Dickow par François Huglo

Les Parutions

19 janv.
2017

Rhapsodie curieuse d'Alexander Dickow par François Huglo

  • Partager sur Facebook

 

 

Il n’y a pas plus de langue maternelle (puisqu’il faut bien l’apprendre, et ça n’en finit pas) que d’identité culturelle ou de chose en soi, seulement des écarts, des champs de tensions. De même que François Jullien adoptant un point de vue chinois substitue à la pensée, d’abord grecque, de l’Être et du semblable une pensée de l’Autre et de la relation, Alexander Dickow frotte « ses deux langues étrangères » l’une à l’autre, l’anglais et le français. Son premier livre, Carambole (déjà un nom de fruit) les juxtaposait. Celui-ci les mêle (ou mesle, autre nom de la nèfle), et porte le sous-titre diospyros kaki. Semé d’anglicismes, mais aussi de solécismes barbarismes, néologismes, qui élargissent le nuancier de la « méprise » verlainienne et vont plus loin dans la faute que le « mécrit » rochien, il « merdRe » moins, salope moins la langue qu’il ne renouvelle ses saveurs et notre curiosité, comme si nous nous remettions à l’apprendre et à la traduire, à l’apprendre de l’autre en la traduisant. « On devrait traiter la traduction avec la même dignité qu’un texte original et regarder les originaux comme des traductions », écrivait le Dickow de Carambole. Rhapsodie curieuse ressemble souvent à une traduction, à la plus littérale, celle où les points de friction avec l’autre langue libèreraient la nôtre de « l’ennui, fruit de la morne incuriosité » (Baudelaire) en libérant des arômes de fruits exotiques.

 

« Est l’étranger celui qui goûte ». Ou celui qui parle, écrit, lit, désire, vit. Ce n’est pas la langue qui est native, mais l’incomplétude et le manque. Parler, c’est « déverser notre soif et tout le jaillissement de notre privation, de notre maladresse, de notre vulnérabilité natives ». La langue n’est pas la mère mais l’inconnue : ce que les choses vues et touchées, feuilletées comme un catalogue, promettent à l’enfant qui les porte à sa bouche, ses fiancées et mariées successives : « Ce que je ne connais pas, je le goûte. Je me gargarise et me régale tout le catalogue ne fût-ce que dans les mots le monde ; une découverte mène à l’autre ; avec chacune d’elles je me marie ». Toute saveur est exotique, autant dire exogame, toute identité insipide, frigide et mortifère. C’est ainsi « que le goût avant tout s’étrique. Que la narine américaine se plisse aux miasmes d’un époisses ou que le Français promène sa moue bien haut au-dessus du cheddar, c’est tout un. On ne connaît ni ne cherche le divers. On se conforte. La langue courante ne reconnaît que le registre du familier ». Alexander Dickow la bouscule, la chatouille, l’excite, mord dedans. Il la prend. De même, « le kaki est un fruit pour des curieux. Il ne vient pas te plaire ; il s’explore. Tenter, patienter. Répéter l’expérience. Vivre, c’est un entêtement. L’inconnu ne se donne pas. Il se prend ».

 

Alexander Dickow « préfère les rhapsodies aux sonates ». Condensant les expressions « au fil de l'eau » et « aller à vau l’eau », il s’abandonne au divers, va « au fil du vau-l’eau », est « l’homme égaré qui ne sait où il va ». Et quand il ne sait pas, il goûte. D’abord par la vue, « l’œillade goulue ». Il déguste la couleur, qui « touche déjà au parfum », voit et sent « de l’orange aiguisé, animal, irréel, inquiet ». Le parfum peut être « sans presque de rapport au goût de chair : une odeur pâle, et longue, et végétale, une odeur comme la semence ». Approximations ? Oui, mais « ajustées avec précision et rigueur, la justesse de l’entorse et du déboîtement, les zones d’hésitation », disait déjà l’avant-propos.

 

Et comme « c’est bien avec la langue qu’on goûte de toutes les manières », et qu’on se perd, la langue de Dickow s’engage dans la synesthésie comme dans un Grand Combat à la Michaux : « Je prendrais mon badigeonnoir et je commettrais des peintrises de goutelons, des bariolures, tout un pleuvoir de barbouillis enrobeurs, j’étalerais l’insolente volure des oisils à dégoulinées et chuintures, auréômes bigarrés d’airs ; voir, toucher, entendre se feraient voluptieux gargouillis pour les oreilles attentueusement pendrouillant vers les sons et chocs ». Le « mélange de fatras de merveilles » produit, dans un conte inspiré de la tradition chinoise, une fatrasie arcimboldesque décrivant en décasyllabes le cauchemar du roi Lev :

« Autour de lui un banquet s’étoilait
Selon les sens divergents de ses membres
É
cartelés La laitue s’étalait
Sous son pied gauche et sous les pinces sombres
D’un beau tourteau tandis que son pied droit
Pointait du doigt la sauce béarnaise
Dans l’entrejambe où logeaient petits pois
Pâtés rosbifs œufs à la mayonnaise
Bouillait enfin tout un bœuf bourguignon ».

 

Dickow écrit entre (au moins) deux langues, comme Jullien entre (au moins) deux cultures. Les mots eux-mêmes « passent entre ce qu’ils visent, ils passent au plein milieu de la parole, c’est à justement dire là où n’est jamais l’objet qu’on croyait vouloir dire. Les mots ratent la cible qu’ils atteignent. C’est pourquoi on ferait mieux d’écouter un peu plus près ce qui a lieu dans cet entre les mots mêmes. Ce qu’on veut dire, on a failli le dire ». Entre émotion et pensée, il y a moins une différence, une opposition, qu’un rapport : « Un très cher ami schizophrène me dit un jour : l’émotion, c’est le poids de la pensée. La sensation en serait alors comme la surface, si la réflexion n’était déjà tout en surfaces. L’esprit est le feuilleté du sentir ; on s’y perd. Autant dire que penser est toujours un peu sentir et inversement ».

 

Pourquoi ce portrait, ces portraits, de kakis ou du kaki ? Pour des nèfles ! Pour le rien des nèfles et « l’enviable dégustation du songe creux ». Car « le désir ne se rassasie pas. Seule la pureté assouvit, qui n’existe pas même dans l’idée ». Nous n’en finirons pas d’apprendre à parler notre langue en écoutant celle de l’autre et l’inverse, à lire, à déguster, à vivre, entre lallation et ébullition, sans épuiser la somme des choses ni celle des langues, ni leur équation que nous sommes : « les langues, il faudrait les toutes apprendre. Peut-être dès lors, on saurait entendre une langue du monde, une langue des choses perpétuellement en ébullalation, en tant que la somme de toutes langues ».

 

 

 

 

 

Retour à la liste des Parutions de sitaudis