Un Journal de Philippe Beck
Splendeur(s) du J.
“L’article indéfini n’est pas l’indétermination de la personne sans être la détermination du singulier.” (Gilles Deleuze, L’immanence : une vie...)
Un journal est d’une étonnante densité. Le lecteur va de merveilles en merveilles, rudes souvent mais précisant des douceurs. Cette richesse est due aussi à une infinie générosité de Philippe Beck dans la pensée. Le journal impersonnel donne du neuf quand le journal intime ne fait que vendre “des occasions”. Il y aurait tant à dire qu’on ne fera ici que regarder quelques splendeurs (sur le modèle des coraux et des suavités des pp. 144 et 207), pièces détachées d’un puzzle éblouissant. Un journal est différent et impressionnant.
Une description pour ouvrir
Ici même a commencé Un journal en avril 2005 et a été arrêté en juin 2006. Ces pages du samedi (“jour de non-repos”), pages cousues ou suite d’événements de pensée, paraissent aujourd’hui et forment un livre singulier. Pour accéder au journal, “lieu de rendez-vous”, il faut franchir des sas : quatrième de couverture, avant-propos et un portique de vers ou pré-journal. La quatrième précise qu’Un journal “n’est pas ce qui s’appelle un journal intime. C’est le cahier impersonnel et singulier d’un poète qui fait des confidences générales”. L’avant-propos dit ce qu’il faut dire des circonstances de l’écriture : un poète, “laissé seul”, est contraint à la chercherie ; il doit, par nécessité physique, faire le point. De là, dès la première page, une définition de la Sincérité : “art de compter sur soi comme sur la force de solitude indéfinie”. Plutôt que de circonstances, Un journal est circonstancié comme un Deutschland de Hopkins. Un journal est écrit en “prose intermédiaire”, une prose d’art ou poétiquée, qui prend en charge la prose ordinaire ou la difficulté de Quelqu’un. La prose est “élément du malheur”, prose élégiaque en ce qu’elle regrette la poésie future qui la hante, poésie “élément du bonheur possible”, élan du Hé. La langue de cette prose poétique aux images, métaphores tramées, éblouissantes est remarquablement inouïe, elle se veut la langue “médiatrice de paradis, ou force d’interdiction de la malédiction”.
Splendeur I
Texte est ce démasque où Particulier a cessé d’avoir (de mener) une vie privée. T. ressemble à l’instance hypocrite. J’appelle T. le Discours qui est l’Impersonnage Public auquel s’identifie le Moderne. Il s’agit de comprendre pourquoi la vie privée est débordée. Pourquoi elle est foyer éteint des pensivités. (p. 77)
L’impersonnalité est au cœur du travail de Philippe Beck. Commencer, pour l’auteur, c’est continuer. L’idée pratique d’un journal impersonnel, on la trouvait déjà dans le Contre un Boileau (1999) : “On pourrait dire que le livre de poésie est un journal officieux, un journal intime impersonnel”. Le journal de Beck (il faudrait dire de L’impersonnage), réflexif et critique, travaille indéfiniment à se définir : impersonnel, extime, roseau futur, série de généralités... L’impersonnalité est ici repensée à neuf ; elle n’est pas une dépersonnalisation qui s'abîmerait dans le neutre ou l’anonyme. Elle est inséparablement impersonne et impersonnage. Journal est l’impersonnage principal du livre et l’impersonne est quelqu’un. Journal + Je = J. Il faudrait ici parler d’une véritable quatrième personne du singulier ou de la première impersonne d’un singulier. L’impersonne est Genius à l’occasion d’une personne (cf. Agamben : “On écrit pour devenir impersonnel, pour devenir génial”, Profanations). La loi du journal démasqué (“le masque est démasquant. Il ne cache pas”) est celle de la “distance utile”, la lontananza ou principe de Dino ; se perdre dans la “Brume du moi” expose à la perte de la langue, la “langue exposable” ou “perfection-langage en quelqu’un”.
Splendeur II
James rêve du Merlin qui réapparaît
toujours
et se refait
comme suite des masques.
Ou Série.
Personnalités ont fondu ?
Avec la débâcle de monde ? (p. 102)
Merlin est l’impersonnage secondaire, la voix de l’éloignement, figure fictive de qui est contraint au retrait, “fiction relative de quelqu’un” ou “mannequin vif”. Il est surtout la figure de la passion du dehors et non celle du repli. Car Journal s’expose en se retirant, il est monologue extérieur. “Isoloir est aéré”, à ciel ouvert. Merlin, depuis une “cloche de verre”, scrute le monde et ses rudesses, oeil-de-prose ou oeil-Turner, modèle d’une “optique inquiète”. Journal avance et s’avance, “prose au devant de”, prose “en vue de”. Journal est une “bande impressionnée”, bande magnétique multiple ou multi-pistes : piste moi, piste monde, piste cœur, piste prose et poésie, piste poétique, piste politique, piste musique, piste profane... Toutes pistes jouant de concert dans la dense harmonie du réseau des significations. Dans “la solitude conditionnelle”, Merlin, sensible “aux sonneries de réel”, est la voix de “l’autobiographie de Monde”. Roman-Merlin n’est pas seul, il est peuplé, des personnages reviennent : personnages-synthèses (Merlin-Thoreau, Merlin-Nerval, Merlin-Tristan), mots-personnages (Avec, Chacun, Quelqu’un, Plusieurs).
Splendeur III
La suite des dates, comme une théorie de nuages blancs, ces repeintures de ciel, fait une suite d’oublis mémorables, extensions et contentions de quelqu’un, et du grand personnage Avec, le maître libre d’un chant et d’un maintenant trouvé. La solitude impersonnelle du faiseur est simplement une tendresse dans l’attente essentielle. (p. 170)
Un journal a sa technologie avec des pages de “Grande Théorie”, comme on dit grand beau temps et des “outils absolus”, les citations. Il cherche sa méthode dehors. Il élabore des principes (de Reverdy, de Sophocle, de Debussy, de Roubaud parallèle, d’Eliot...), décrit des états (de Liszt, de James, de Merlin...), se dote d’ailes étrangères, “amis universels”, (Joubert, Thoreau, Benjamin, Lipavski...). Le journal didactique est un incomparable livre de lectures. Capteur impressionné est pédagogue, prélecteur-précepteur. Voir, pour exemple, l’extraordinaire re-lecture de Gertrud de Dreyer (pp. 156-164) ou l’éloge de Haydn (pp. 49-51)
Un journal est un “livre vocal”, musical et polyphonique, harpe parlante. La musique, une pensée et une idée de la musique, hante le livre. Notamment l’idée du rythme menacé par la “mièvrerie” du diarisme ordinaire “qui oblige à être personnel”. Journal a la “force du musicien” attentif à la “justesse des effets” qui sont des “effets éthiques”. L’éthique des phrases est celle de leur rythme. Dans la discontinuité des jours, le journal élabore une “harmonie continuante”. Le journal est un chant qui“future” ou une “ripopée”, dans la langue de l’auteur.
Splendeur IV
La fleur d’épaule - un texte d’étoile de l’épaule au dos - est naissance du bouquet dans la lande, métaphore de métaphore, lettre physique, tracé d’un corps sur un corps dans le monde. Communication d’espace, végétal, animal de fleur dans le dessin, qui touche et est touché, où se forme le sens de la vie plusieurs. La fleur de dos, dessin d’omoplate de Seine, est part du thème Discontinuité, pour un poème de la physique, et mieux que la suite communicationnelle. Elle embrasse une science du fleuve, le tact herméneutique ou amour. (p. 231)
Chaque page du journal fait un thème et fait varier des motifs, baroquement. (Il faudrait évidemment analyser le point du baroque et du maniérisme déclarés du livre) Un thème est “l’objet d’une enquête”, analytique et synthétique. Les pages du journal font la lumière. L’amour est le thème premier, d’où une “lyrique objective” et le cœur “infiniment cité”. Le cœur, “cœur raisonneur et dépendant”, Beck s’en occupe avec insistance (cf. p. 79 le poème centré extrait d’Inciseiv). L’intéressant pour le poète au travail, c’est le rapport de la tête et du cœur aujourd’hui. Ou : si “l’amour est toute l’affaire”, alors écrire est “tâche de sentiment”.
Un journal est une vie politique (selon Arendt, une vie apolitique est “une vie privée axée sur rien sinon elle-même”). Le journal public va au-devant de contemporains, il est un “vivant politique”, le représentant spirituel sans valise d’anecdotes qui œuvre à la relève d’une “rhumanité” blessée. Car la basse continue du journal, c’est aussi l’état de “guerre généralisée” de l’époque ou de la “paix rompue”. Merlin veille, œil pense ( il est équipé toujours : “loupe + microscope - magnifiques” Dernière mode familiale), dehors est un “maître joyeux”. “Sourire d’écriture dans la terribilité” fait de bouleversantes descriptions. Ecrire est aussi “tâche de paysage”.
Splendeur V
Dans l’ombre gris-sobre
autour,
à Pâleur,
au Pays d’Oeil
dans le halo,
intervient Carillon
ou Clairon. (p. 241)
“Poésie est là.” Disponible, elle affleure et scintille partout dans la prose, sur le “fleuve de prose” d’Un journal.
Chaque livre de Philippe Beck, et le journal en est la fascinante confirmation, me ramène à ce que Joe Bousquet a dit de Dubuffet et que je paraphrase ici : Beck crée un besoin que l’œuvre de Beck peut seule satisfaire.
éd. Flammarion (2008)
245 p.
20 €